jeudi 22 octobre 2015

En ce temps-là, Till

En ce temps-là, Till

Chanson française – En ce temps-là, Till – Marco Valdo M.I. – 2015

Ulenspiegel le Gueux – 7


Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).

Charles, un jeune homme d'à peine vingt ans



En ce temps-là… Ça me rappelle quelque chose, dit Lucien l'âne.

Bien sûr que ça doit te rappeler quelque chose, car c'est une manière ancienne de raconter les contes, les légendes, les épopées, les sagas, les fables, etc. Et en l'espèce, je n'ai fait que reprendre le récit de Charles De Coster qui lui-même s'efforçait de donner cette tonalité à son roman, de sorte à l'inscrire dans une tradition et à donner l'impression qu'il était d'époque. Ça l'authentifiait…


Un peu j'imagine comme le font les metteurs en scène de théâtre ou de cinéma.


Exactement. Mais il faut ajouter que c'est aussi une forme de rituel dans les ouvrages religieux, tel la Bible, qui utilisent le même procédé. Quant à la chanson, elle raconte les débuts des longues années de massacres que va déclencher la Contre-Réforme catholique.Le rôle du jeune Charles Quint sera essentiel : ainsi, le 15 juin 1520, le Pape condamne les idées de Luther. L'Empereur Charles Quint, un jeune homme d'à peine vingt ans, fait brûler les écrits de Luther à l'université de Louvain dès décembre 1520. Charles-Quint, sous la pression de l'Église catholique, va mener une terrible répression qui dans nos régions – quart Pays-Bas, quart pays rhénan, quart pays mosan, quart pays flamand – va furieusement ressembler aux croisades contre les hérétiques : Juifs, Arabes, Vaudois ou Albigeois, Cathares, Patarins. L'horreur déferlait sur les populations ; les fleurs rouges des bûchers animaient les places publiques et les pendus les entrées des villes.


Dis-moi, Marco Valdo M.I. mon ami, j'ai une question qui m'obsède : « Et Till dans tout ça ? »


Till ? Comme tu le verras dans la chanson, Till passe comme un zombie dans ce paysage de désastre, condamné par le ban de trois ans à une errance infernale. Mais, c'est dans cette errance que ses yeux – à force de voir ce qu'ils voient – vont s'ouvrir plus grands encore et modeler la révolte de sa conscience. C'est précisément ce pèlerinage qui devait le soumettre qui va instiller la colère en son cœur et faire de lui un Gueux.


Voyons donc cette chanson et puis, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde censeur, inconscient, brutal, prédicateur et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



En ce temps-là, Till s'en allait
Par bois, champs, villages et villes
Car le ban de Till
Était de trois ans et lentement coulait.

En ce temps-là, inquisiteurs, théologiens, évêques
Abbés, prêtres, moines et tous catholiques
Félicitaient l'Empereur de ses victoires
Et lui remontraient que l'Église soignait sa gloire.

En ce temps-là, un archevêque d'Espagne réclama
Six mille têtes bonnes chrétiennes
Tombées en l'hérésie luthérienne ;
Six mille têtes tombèrent ; six mille corps, on brûla. 

En ce temps-là, les biens des hérétiques
Revenaient au souverain catholique.
L'Empereur pensait : six mille, ce n'est pas assez
Car la vie est chère pour les majestés.

En ce temps-là, Till sentait la terrible odeur.
Partout, Till voyait fleurir l'horreur :
Les têtes fichées sur les poteaux ;
Les filles jetées au fil de l'eau ;

Les hommes écartelés nus sur la roue,
Frappés encore et encore de barres de fer ;
Les femmes mises au trou et couvertes de terre ;
Et les bourreaux dansaient dans cette gadoue.

Till les regardait toues ces morts avec courage.
À Louvain, il vit brûler d'un coup trente luthériens.
À Limbourg, une famille mourait en se tenant la main.
En ce temps-là, Till ravalait sa rage.

En ce temps-là, sur les places coulait le sang,
Tremblait le feu, mouraient les cris, les hurlements.
Till errait muet dans ce monde dément,
Car le ban de Till était de trois ans.


Exil de Till


Exil de Till

Chanson française – Exil de Till – Marco Valdo M.I. – 2015
Ulenspiegel le Gueux – 6

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).

Pélerin pélerinant


Vois-tu, Lucien l'âne mon ami, il arrive un jour où l'oisillon quitte le nid. Mille circonstances y président. Parfois, l'oiseau reste à deux coups d'ailes du pays et sans presser y fait son nid. Parfois, il lui faut partir au loin sans que l'on sache trop bien quand il revient. Parfois, c'est de son plein gré, parfois il est exilé. C'est ce qui arrive à Till. Till doit partir en exil, Till doit s'humilier et devenir pèlerin. Les juges en ont décidé ainsi. Il est heureux pour Till qu'ils étaient du village…


Mais qu'avait donc fait ce brave garçon ?, demande Lucien l'âne un peu interloqué.


Oh, rien grand-chose ! Mais ce peu était encore de trop aux yeux des bigots. Till avait – au cours d'une petite beuverie dominicale entre amis – critiqué le parti, le parti des prêtres, le parti de la toute puissante Église Catholique. Il accusait l'Église de tirer profit de la Fête des Morts – ce qu'elle fait encore à présent. Bref, il la disait vénale et chère pour le peuple. C'était une manière de protestation. Et la protestation contre l'Église et ses exactions était vraiment mal vue en ce temps-là. S'en prendre à l'Église, c'était blasphémer et le blasphème était très sévèrement puni.


On en a brûlé pour moins que ça, dit Lucien l'âne. Je l'ai vu de mes propres yeux tout au travers de l'Espagne, la France, les Pays-Bas et même, l'Italie.


Je te disais le blasphème… C'est un truc pervers. J'y reviens pour une parenthèse à ce sujet, une parenthèse contemporaine… Till ne serait pas trop rassuré d'entendre nos bons religieux d'aujourd'hui s’efforcer remettre le délit (le « crime ») de blasphème au goût du jour – ici et maintenant, en Europe.


C'est à n'y pas croire, dit Lucien l'âne.


Et pourtant, si on laisse faire ces braves gens, on se retrouvera bientôt aux temps de Till et des bûchers. Il me paraît, Lucien l'âne mon ami, qu'il y a là matière à réflexion et à sonner l'alarme.


En effet, c'est là une nouvelle bien inquiétante. Le pire – et je l'ai vu faire souvent – c'est que ça commence toujours doucement, tout doucereusement. Puis, on serre, on serre jusqu'à l'étranglement des mécréants. Ces religieux ont de ces manières et toujours, ils tentent de faire croire que c'est pour notre plus grand bien. Mais dis-moi, Marco Valdo M.I. mon ami, qu'arrive-t-il à Till ?


Écoute, Lucien l'âne mon ami. Écoute bien, car cela pourrait t'arriver. Tout est donc parti d'une petite fête entre amis… Pourtant, il ne serait rien advenu s'il n'y avait eu un traître dans la bande, qui s'empressa d'aller dénoncer Till.


C'est toujours comme ça dans les régimes policiers, dictatoriaux, totalitaires, inquisitoriaux ou théocratiques, qui ne sont finalement qu'une seule et même chose, dit Lucien l'âne qui était allé partout. Il y a toujours de bonnes âmes ou de bons citoyens pour aller dénoncer les récalcitrants.


Comme je te le disais, les juges avaient été assez cléments et sans doute, avaient-ils – comme souvent le font les juges face à des régimes autoritaires – usé de la loi en usage pour protéger Till... À ce stade, même si l'amende, le mois de cachot et l'exil sont de terribles sanctions, Till échappe à bien pire. Ensuite, la chanson narre le départ de Till et le désespoir de sa mère Soetkin, de son père Claes et de son amoureuse, Nelle. Il y a un fait sur lequel j'aime attirer l'attention : c'est cette étrange manie du pardon et de l'humiliation. Ce sont deux pratiques des plus perverses qui soit. Car leur véritable fonction, leur but réel, c'est de rabaisser l'homme libre, la femme libre, l'être libre au rang du disciple, au niveau d'un membre de la communauté. En somme, la brebis doit rentrer dans le troupeau. C'est d'ailleurs là le point central de l'affrontement entre Till le Gueux et le pouvoir, entre l'individu intelligent et la communauté. C'est de cela que veut parler Charles De Coster en écrivant cette épopée.

Eh bien, attendons la suite, même si elle doit être terrible et reprenons notre tâche qui consiste à tisser le linceul de ce vieux monde totalitaire, policier, délateur, dictatorial, religieux, communautaire et cacochyme.




Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Au milieu des fleurs d'avril
Till parlait et Nelle souriait 
Et le vent de la mer chantait.
J'ai froid, j'ai chaud, disait Till.

Le jour des Morts, Till fit la fête.
L'ami Lamme payait les bières.
Tous s'amusaient. Till faisait la bête.
Il dit : la messe des Morts nous coûte cher.

Avec l'Église, on ne badine pas.
Un bon fils collabore, se dit un Judas.
Aux bons pères, il se confessa.
Till a dit ceci, Till a dit cela.

Un mois en prison, un mois en cage.
Les juges tenaient compte de son jeune âge.
Tristesse, repentance, humiliation.
Till allait pieds nus dans la procession.

On bannit l'enfant du pays ; une vilaine punition.
À Rome, on l'envoya chercher sa rémission.
Claes paya l'amende de trois florins
Et munit Till de l’habit de pèlerin.

Tous accompagnèrent Till
Quand il dut partir en exil.
Claes et Soetkin pleuraient.
La belle Nelle se taisait.

Nelle se taisait, Till partait.
Les morts déçus pleuraient.
Tristesse, repentance, humiliation.
À Rome, elle coûte cher la rémission.

Tous les amis accompagnèrent Till
Sur les premiers pas de l'exil.
Sois prudent, dit Nelle, ou ils te feront brûler.
Till dit : Je suis d'amiante et je reviendrai.

Au bout du chemin où se perd la vue,
Till continua sans se retourner.
Claes et Soetkin ont pleuré.
Nelle encore plus belle s'est tue.



Coupez les pieds !


Coupez les pieds !

Chanson française – Coupez les pieds ! – Marco Valdo M.I. – 2015


Ulenspiegel le Gueux – 5

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).


JUSTE POUR MONTRER DE QUOI IL S'AGIT...



Quelle horreur encore me contes-tu, Marco Valdo M.I. mon ami ? Mais qui donc pousse de tels hurlements et pour quelle raison et pour quel supplice ?


Ah, Lucien l'âne mon ami, il s'agit bien de ça. D'un supplice à la raison insignifiante. Et le condamné, les pieds brûlés sous la torture est mené clopin-clopant dans un nid de flammes. Quant à la raison de pareille déraison, on la connaît : les moines ne voulaient pas payer un sculpteur de son travail – une statue de la Madone que ces va-nu-pieds avaient commandée. Alors, l'artiste avait d'un coup de son ciseau, défiguré la Vierge qu'il venait de terminer. Ils le dénoncèrent comme iconoclaste ; après l'avoir copieusement torturé comme il est d'usage dans les tribunaux de la répression catholique – pour faire avouer le condamné ou que sais-je, on lui brûle la plante des pieds avant de le faire aller à pieds à sa mort.


On comprend qu'il hurle : « Coupez les pieds ! » ; il parle des siens. Quelle horreur ! Et quelle considération voudrait-on qu'on ait pour cette catholicité, capable de telles atrocités ?


Et puis, Lucien l'âne mon ami, là ne s'arrête pas cette paradisiaque cruauté. On lie ce brave sculpteur – comme fit Philippe de la Guenon Hérétique  – à un poteau placé au milieu du cercle de feu fait de bottes de paille et de fascines croisées… Sa mort est certaine. Il ne peut s'échapper. Il tire sur sa chaîne pour y échapper, mais sa mort en est juste ralentie – il n'en criera que plus longtemps et comme il est dit dans la chanson, Philippe aime beaucoup cette musique, ce chant de l'hérétique.


Oh, Marco Valdo M.I. mon ami, combien cruel et délirant est ce prince qui tolère, qui encourage de pareilles insanités.


Et puis, je n'en ai encore rien dit, mais comme souvent dans les récits de Charles De Coster (comme on sait, ce roman est composé d'une série de courts récits qui se suivent, sans nécessairement avoir un lien direct entre eux), il y a une sorte de contre-chant, une histoire parallèle où en réponse à l'agonie de l'iconoclaste, une autre agonie déroule son film. C'est l'agonie de la reine Marie que tous, et en premier lieu, son mari Philippe le sadique, et même jusqu'à sa suivante, son amie, chargée de veiller sur elle, la duchesse d'Albe, tous abandonnent pour aller assister au spectacle de l'homme incendié. Curieux divertissement…


C'est pire que ce que je n'aurais jamais osé imaginer.


Lucien l'âne mon ami, laisse-moi t'interrompre une dernière fois, pour te dire que ce genre de spectacle… sur certains écrans des jours d'à présent, on peut en voir tout autant ; d'autres gens recommencent à croire aux vertus de l'horreur. Ainsi s'en va le monde : d'un pouvoir l'autre, d'une religion l'autre, d'un fanatisme l'autre…


Marco Valdo M.I. mon ami, tu avais bien raison avec ton antienne : « Fanatiques de tous les pays (et j'ajoute : de tous les temps), calmez-vous ! ». Malheureusement, ils sont durs de la comprenure, ces gens-là. Et puis, comment les rendre intelligents ? Comme disait Tonton Georges : « Le Temps ne fait rien à l'affaire » Enfin, reprenons notre tâche et tissons le suaire de ce vieux monde sadique, religieux, brutal, imbécile et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Coupez les pieds ! Coupez les pieds !
Philippe entendait fort bien crier ;
Il aimait beaucoup cette musique ;
Pour lui, c'était le chant de l'hérétique.

Le sculpteur aux pieds brûlants
Hurlait encore au milieu des flammes.
Dans les douleurs de l'enfer le voyant
Grâce ! criaient les bonnes dames.

Et pendant ce temps-là, la reine Marie
Suait, frissonnait sur le sol, glacée.
Sentant venir sa mort et s'en aller sa vie,
La mère de Don Carlos pleurait désespérée.

Coupez les pieds ! Coupez les pieds !
Un chien aboie à la mort, pensait la reine.
Le sculpteur, fier encore, tirait sur sa chaîne.
Il se mourut soudain, asphyxié.

La reine Marie périt dans le vacarme
De ce sculpteur qu'on assassine.
Suivant la prédiction de Katheline,
Philippe semait la mort, le sang et les larmes.



Gand, La Dame


Gand, La Dame

Chanson française – Gand, La Dame – Marco Valdo M.I. – 2015


Ulenspiegel le Gueux – 4

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).



Prise par la ruse et punie par les armes,
Gand ne parla plus et ne put plus se défendre.
(Gand vers 1560 - d'après Lucas De Heer)



Si la chose t'intéresse, Lucien l'âne mon ami, voici la suite de cette histoire de Till le Gueux et de cette confrontation entre les gens d'ici et les armées d'ailleurs. Cette fois, dans le roman qui m'inspire, Charles De Coster raconte la prise et la destruction de la Ville de Gand par Charles-Quint. C'est un des prodromes de ce qui va ne faire que s'amplifier tout au long du siècle : l'affrontement entre les Espagnols et les habitants des Pays Bas. Cette chanson relate un moment des prémices de la Guerre des Gueux et aussi, un épisode de la Guerre de Cent Mille Ans, à savoir l'élimination progressive des villes libres au profit d’États de plus grande envergure, préludes eux-mêmes aux États nationaux du XIXiéme siècle.


Allons, allons, Marco Valdo M.I. mon ami, ne t'égare pas dans l'Histoire. Il ne s'agit quand même que d'une chanson…


Je t'assure, Lucien l'âne mon ami, que ceci ne nous éloigne pas de notre sujet. Bien au contraire, c'est un simple résumé qui permet un décryptage de cette chanson. Elle le mérite et elle en a bien besoin. Je veux juste donner quelques indications, mais si tu veux en savoir plus, il te faudra faire les mêmes recherches que moi. Ce qui n'est pas désagréable du tout, je te le dis. Cependant, je n'entends pas, rassure-toi, commenter pédantesquement ligne par ligne cette chanson. Je ne suis pas ici pour jouer au professeur. Il en existe d'excellents qui font ça très bien. Je ne souhaite pas leur couper l'herbe sous les pieds. Une expression que tu devrais comprendre aisément et qui n'a pas besoin (elle) d'explication.


J'apprécie assez cette ironie ad asinum et je comprends fort bien cette expression où il est question d'herbe et de pieds. Je me demande si ce n'est pas un âne qui l'a inventée. Maintenant, c'est le moment de tes explications… Mais en bref.


La première va te surprendre, car elle est d'un ordre linguistique. As-tu déjà entendu parler du génitif saxon ?


Bien sûr. Il existe en allemand, en anglais, en néerlandais et sans doute, en flamand et dans d'autres langues. Mais encore ?


Eh bien, Lucien l'âne mon ami, j'en ai glissé un dans ce texte, mais c'est un génitif saxon tel qu'il est pratiqué encore aujourd'hui à Bruxelles. Ma tante Ghislaine, qui était d'origine montoise mais vivait à Bruxelles, racontait la stupéfaction qu'elle éprouva devant le récit d'un incident entre chien et chat. Ce récit est très court, il disait : « Le docteur son chien a mordu la madame son chat », ce qui veut dire : « Le chien du docteur a mordu le chat de la dame ». C'est exactement la construction, qu'on trouve au premier quatrain :
« Gand, la dame, refusa de verser
À l'Empereur son fils, le tribut demandé. »

Sur ce, je reviens à mes autres explications et à la Ville de Gand vers 1540. À la suite de luttes internes entre les métiers, d'un côté et les marchands, de l'autre, Charles-Quint avait imposé à Gand son autorité et par ailleurs, il réclamait des sommes considérables. Au passage, je te rappelle que Charles est né à Gand en 1500, ce qui explique cette histoire de mère et de fils dans la chanson. Donc, Gand, déjà saignée par les précédents souverains, refuse de payer le tribut et entre en révolte, ou l'inverse. On est en 1538. Le temps pour Charles-Quint, empereur de son état, de terminer d’autres guerres, de rassembler ses armées, d'obtenir le passage par terre à travers les Pyrénées et la France – François Ier le lui accorde en 1539 – et voilà, trois mois plus tard – fin janvier 1540 ou début février, Charles-Quint aux portes de Gand dont les bourgeois n'avaient pas voulu préparer la défense en faisant appel aux milices, c'est-à-dire aux métiers… Résultat, l'Empereur entre en ville et c'est la saignée – dans tous les sens possibles : morts, pillages, destructions, impôts. La libre Gand est désarmée, ses fortifications détruites et elle est réduite au rang de ville sous tutelle.


Bien merci, Marco Valdo M.I. mon ami, mais je t'en prie arrête-toi là dans tes explications. Ce que je voudrais dire, de mon côté, et sans doute tu pourras me le confirmer (ou me démentir), c'est qu'il me semble que tu ne racontes pas ici toutes les histoires que la légende attribue à Till et pas toutes celles que raconte Charles De Coster.


Pour cela, Lucien l'âne mon ami, tu as parfaitement raison. Cependant, je te ferai remarquer que je n'entends pas raconter la légende de Thyl Ulenspiegel, mais bien l'histoire de Till le Gueux ; ce qui, tu en conviendras, n'est pas la même chose. Je ne retiens des aventures narrées par De Coster que celles qui intéressent Till en tant que personnage historique et en quelque sorte, politique. Comme cela a dû certainement t'apparaître jusqu'ici. Till est en fait la figure emblématique des pauvres et l'autre, Philippe II, celle des riches. Ceci replace cette saga dans la Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres pour les mieux asservir, pour étendre leurs privilèges, pour multiplier leurs richesses, pour assurer leur domination…


Ah, je me disais bien qu'il devait y avoir une explication à cette façon de voir et de raconter l'histoire de Till le Gueux.


Cela dit, Lucien l'âne mon ami, Charles De Coster a procédé de la même manière. En fait, pour pouvoir développer son Thyl Ulenspiegel et lui donner son rôle et sa stature de « héros », et d'en faire un roman d'une certaine taille, se référant à une longue tradition, qui de L'Âne d'Or passe par Don Quichotte, il s'est appuyé sur un roman du XVIième siècle allemand (Ein kurtzweilig Lesen von Dyl Ulenspiegel, geboren uß dem Land zu Brunßwick, wie er sein leben volbracht hat... (Un ouvrage amusant sur Till l'Espiègle, né dans le pays de Brunswick, comment il a mené sa viequi se composait d'anecdotes populaires, telles qu'on pouvait s'en raconter dans les foires, les marchés, sur les routes, dans les tavernes, les auberges, les villages et les villes de ce temps. Ce sont ces anecdotes qui se sont répandues dans toute une assez vaste région (Rhin, Meuse, Escaut). De Coster y a ajouté certains épisodes plus « politiques » qui ont donné à son Thyl toute sa puissance et ce sont ceux que je reprends. Un dernier mot rapidement pour noter une certaine parenté entre Till le Gueux et l'Arlequin amoureux, tous deux « sujets » de l'Empereur, tous deux errant au travers de l'Europe d'alors.


On peut y ajouter Chveik le soldat et aussi, Oscar Matzerath, le héros du Tambour de Günter Grass. Enfin, concluons et reprenons notre tâche et tissons à nouveau le linceul de ce vieux monde plein de souverains, de répression, d'exactions, de ruines et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Déjà ruinée, exsangue et révoltée
Gand, la dame, refusa de verser
À l'Empereur son fils, le tribut demandé.
Charles dit : elle sera rudement châtiée.

La bastonnade d'un fils est plus dure
Au dos de sa mère
Que la sanglante blessure
Faite par une main étrangère.

Bon prince, François au Long-Nez
Laissa passer Charles et ses armées.
Entre souverains, il faut bien s'entraider.
Ainsi, l'Empereur franchit les Pyrénées.

Enfin, Charles-Quint vînt au travers de la France.
Avec quatre mille chevaux et dix fois plus de fantassins.
Il entra dans Gand, la bourgeoise, presque sans résistance.
Il lui infligea le plus terrible chagrin.

Ses sbires s'en furent partout en ville
On vit des postes militaires et des rondes peu civiles.
Alors seulement, Charles prononça la sentence.
Le peuple de la cité était puni pour désobéissance.

Il fit raser toutes les défenses :
Les murs, les tours, les portes.
Il abolit toutes les libertés.
Pour enrichir l'Espagne, tout fut confisqué.

Prise par la ruse et punie par les armes,
Gand ne parla plus et ne put plus se défendre.
Roelandt, la grande cloche, vit pendre
À son battant, celui qui avait donné l'alarme.