lundi 31 août 2015

ARGENTINE

ARGENTINE

Version française – ARGENTINE – Marco Valdo M.I. – 2015
Chanson italienne – Argentina – Francesco Guccini – 1983


L'Argentine, l'Argentine, quelle tension ! Cette Croix du Sud dans le ciel limpide,
L'inversion ambiguë d’Orion et l'horizon à l'air dépravé.


Voici, Lucien l'âne mon ami, une chanson de Francesco Guccini qui raconte l'Argentine. Enfin, une certaine Argentine ou une chanson qui raconte une histoire où il est question de l'Argentine. En soi, le récit d'une émigration exotique, d'un voyage au bout du monde donnerait déjà à la chanson toute son importance et sa place ici-même.


En effet, il y a une longue, forte et nombreuse tradition d’émigration italienne vers l'Argentine. J'ai entendu dire qu'on estime actuellement qu'environ la moitié de la population argentine aurait une ascendance italienne.


En écoutant la chanson, on ressent cette prégnance, cette liaison transhistorique et transgéographique. Mais si je t'ai dit cela, c'est pour parler d'autre chose à propos de l'Argentine et ce que je voudrais souligner tient au moment où Francesco Guccini crée cette chanson. C'était en 1983 et cela n'est pas sans signification.


Et alors ?, dit Lucien l'âne. J'imagine que cette année-là a une certaine importance. Je me souviens qu'à la suite d'une stupide guerre à propos d'îles perdues dans l'océan – très exactement Les Malouines, que tu évoquas dans une chanson [[42641]], la dictature militaire en place depuis des années en Argentine s'est effondrée. Est-ce bien de cela que tu voulais parler ?


Exactement. Une dictature instaurée quelques années auparavant par un putsch militaire imbibé de l'idéologie « national-catholique », qui entendait sauver la civilisation chrétienne. Quelque chose qui ressemble ce qu'on a connu aussi ici en Europe. Sur le continent européen, ces dérives étaient le franquisme en Espagne, le salazarisme au Portugal, le fascisme en Italie, le nazisme en Allemagne, l'hortisme en Hongrie… Mais, c'est de l'histoire ancienne, pensent certains ; on ne saurait le nier ; cependant, il y a actuellement ici et maintenant une recrudescence de cette idéologie national-quelque chose et aussi, d'une résurgence des « racines chrétiennes » qui ne sent décidément pas bon.


J'ai entendu dire cela aussi et il suffit de lire la presse pour se rendre compte que ce n'est pas faux. Il y a dans l'air comme un recul de civilisation, une montée de conservatisme et de réaction religieuse qui ne présage rien de bon. Mais ce n'est pas le sujet, je pense, de cette chanson. Revenons à l'Argentine et à cette période autour de 1980.


J'y viens. J'y viens. L'Argentine n'était pas la seule dictature de l'époque en Amérique du Sud ; elle la dernière en date des dictatures du « Cône Sud », mises en place et soutenues par les États-Unis, à savoir : Chili, Bolivie, Uruguay, Brésil. En ce temps-là, il y avait là-bas comme une stratégie internationale tendant à empêcher une trop grande distanciation des États du Sud par rapport à la domination politique et économique du Nord. J'arrête là ces considérations géopolitiques et s'agissant de l'Argentine, j'en reviens aux 30.000 morts et disparus et aux millions d'exilés qu'avait faits ce « Proceso de Reorganización Nacional » (Processus de Réorganisation Nationale), nom officiel que se donnait ce régime, celui-là-même où naquit le Mouvement des Mères de la Place de Mai [[1097]].


Ainsi la chanson, quand elle n'est pas pure vacuité, se construit sur un fond de réalité, un arrière-plan historique, ce que tu avais déjà noté en présentant sur fond des accords de Munich, l'incroyable « Tout va très bien, Madame la Marquise » [[43266]].



Un dernier commentaire, si tu veux bien, Lucien l'âne mon ami. J'y tiens, car je crains qu'on ne sous-estime certain danger argentin. Je m'explique. Au moment où Francesco Guccini inventa cette chanson, il ne pouvait évidemment savoir que ce pays lointain où fleurissait le « national-catholicisme » porterait aux commandes de l'Église catholique un chef (un autre Francesco), lui-même tout imprégné de cette idéologie aux racines profondément enfoncées dans le terreau catholique des siècles coloniaux de la Grande Espagne, fille de la Reconquista, de l'Empire, de l'Inquisition et de la Compagnie de Jésus.

Raison de plus pour que nous reprenions rapidement notre tâche et que nous tissions le linceul de ce vieux monde malade du déisme, trop religieux, croyant, crédule et cacochyme.



Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane





Le train, ah, un train est toujours si banal
Quand ce n'est pas un train de la prairie
Ou un Orient Express spécial,
Locomotive de fantaisie.
L'avion, ah, l'avion est par contre aluminium de lumière,
L'avion, c'est véritablement un saut par-dessus le grand fossé,
L'avion, c'est toujours, le Baron Rouge, The Spirit of Saint Louis.
Alors vient l'envie de voler qui fait crier dans un jour épuisé,
Dès qu'on voit un gros porteur décoller et s’élever à l'infini.

Et alors, pourquoi ne pas aller en Argentine ?
Lâcher tout et aller en Argentine,
Pour voir comment est faite l'Argentine…

Le taxi, ah, le chauffeur de taxi
Pas un instant ne perdit
Pour nous dire qu'il était un pur Italien,
Gaucho de Sondrio ou de Varese, caricature d'émigrant, enlisé au loin.
Ensuite, ces rues d'autos et ces personnes des années 50 déjà vues,
Plongée dans une vie retrouvée, vraie et vécue,
C'est comme entrer au hasard sous un portail de fraîcheur, escalier et odeurs habituels,
Poser la veste, prendre le petit déjeuner et se retrouver parmi les jours et des visages pareils.

Car moi, j'ai déjà vécu en Argentine,
Qui sait comment je m'appelais en Argentine
Et quelle vie j'avais en Argentine ?

Puis un jour, dessinant un labyrinthe de pas sur ces pavés étrangers
On s'aperçoit avec la force de l'instinct que ce ne sont pas les siens et qu'on ne leur appartient pas,
Tout par contre démontre ce peu qui nous est donné à vivre.
L'Argentine est seulement l'expression d'une équation sans résultat,
Comme les lieux où on ne vivra pas, comme les gens qu'on ne rencontrera pas,
Tous ces gens qui ne nous aimeront pas, ce que nous ne faisons pas et nous ne ferons pas,
Même si on prend toujours des choses, même si on laisse quelque chose en route,
On ne sait si elle est graine qui donne des fleurs ou poussière qui vole d'un souffle.

L'Argentine, l'Argentine, quelle tension ! Cette Croix du Sud dans le ciel limpide,
L'inversion ambiguë d’Orion et l'horizon à l'air dépravé.
Mais quand pénètre cette nostalgie qu'on prend parfois pour l'improbable
C'est la nuit, ah, la nuit, et tout est parti, éloigné.
Ce qui attend est une aube pareille à celle qui s'offre à la vue,
La même que dans le ciel boréal, l'aube douce qui console.

Et alors, comme tout est pareil en Argentine !
Ou bien, qui sait comme est faite l'Argentine,
Et alors… « Don't cry for me, Argentine »…

lundi 24 août 2015

ÂME

ÂME


Version française – ÂME – Marco Valdo M.I. – 2015

Chanson italienne – AnimaStefano Benni – 1991

Texte de Stefano Benni, du recueil “Ballate”
M
is en musique par Umberto Petrin, dans l'oeuvre collective “Baldanders” de 2004, et puis par Fausto Mesolella (dPiccola Orchestra Avion Traveldans son “Cantostefano”, album publié en 2015 entièrement consacré aux poèmes de Benni



J'ai vu une fois mon âme;
Elle était sortie de ma bouche
Telle la fumée d'une cigarette.



Deux mots à propos des chansons sur l'âme, dont on ne sait trop s'il s'agit d'une autre façon de nommer la conscience ou l'être concret de l'homme dans le calcul démographique ou un habitant d'un hameau, d'un village ou d'une ville ou alors d'un phénomène paranormal ou d'une joyeuse supercherie métaphysique.


En effet, Marco Valdo M.I. mon ami, de toute façon, personnellement, moi, je préfère l'âne à l'âme. Sauf pour le boudin, évidemment où le boudin d'âme me fait figure d'un aliment de régime, à recommander à toutes ces demoiselles en quête de maigritude. Quoique l'idée seule du boudin d'âne me révulse et tu comprends bien pourquoi. Quoi qu'il en soit du boudin, cette quasi-homonymie en l'âne et l'âme est d’ailleurs la base de la Déclaration Universelle des Droits de l'âne [[49337]].


Pour en revenir à l'âme et à ses chansons, je voudrais en profiter pour prochainement – sous la vigilante garde des administrateurs des CCG – ajouter deux chansons qui ont comme sujet l'âme et peut-être même d'autres encore. Mais, sans être cachottier, je n'en dirai pas plus. Ce sera une surprise.


Bon, dit Lucien l'âne un peu perplexe, nous expecterons. En attendant, reprenons notre tâche sempiternelle et tissons le linceul de ce vieux monde plein d'âmes de toutes sortes, un monde aux bourses tombantes, vieillissant encore, cachectique et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Âme
Sont-ce des temps pour parler de l'âme ?
Il n'y a plus de diables
Qui la réclament.
Ils préfèrent les titres
L'âme est passée de mode.

Âme
Si tu as mal à l'âme
Les antibiotiques ne servent à rien
La médecine rend l'âme.
Il n'y a pas de mécaniciens,
On ne répare pas l'âme.

Il y a des villages
Peuplés de peu d'âmes
Et il y a des villes
Peuplées de millions d'âmes
Qu'on ne voit pas.
On voit le trafic d'enfer
Et les files qui n'avancent pas.
L'âme se terre solitaire.

Âme
J'ai vu une fois mon âme;
Elle était sortie de ma bouche
Telle la fumée d'une cigarette.
Elle me demanda si j'étais
Fatigué de ma vie.
J'ai dit : oui, mais
Je voudrais continuer à vivre.
Avec un haussement d'épaules
Elle retourna d'où elle venait.
L'âme est patiente.

Âme
Il y en a de belles
Dans des corps ridicules
Et des modèles, hommes et femmes
Avec des âmes horribles.
Et la boue d'âme prolifique
Empâte les politiques
L'âme est somnambule.

Il y a des villages
Sans âme
Et des pays où vivent
Par millions des âmes
Quand elles meurent,
Au ciel elles montent.
C'est un étonnant spectacle
Un engorgement cosmique
Et les journaux paniquent
Cent mille victimes.
Mais ce sont des âmes inutiles
Des populations lointaines
Mésopotamiennes ou africaines.
On pleure un instant à peine.
Puis, l'âme se lave
Et on tourne la page.  


vendredi 7 août 2015

PAUVRE CHRIST

PAUVRE CHRIST




Version française – PAUVRE CHRIST – Marco Valdo M.I. – 2015

Chanson italienne – Povero Cristo – Nanni Svampa – 1969
Parolede Nanni Svampa
Musique de Lino Patruno



Entrée du Christ à Bruxelles
J'y suis, dit Lucien l'âne... Cherchez-moi.


Ah, Lucien l'âne mon ami, voici une chanson qui se doit d'être interprétée et comprise au-delà de son titre. Un titre, à mon sens, déjà ambigu. Et à plus d'un titre. Au départ, je veux dire avant d'avoir lu et traduit la chanson, j'ai pensé qu'elle usait du mot Christ à l’italienne, soit que le mot Christ compris comme synonyme du mot homme. Ce pauvre christ étant alors un pauvre homme, un homme lamentable et la chanson une lamentation.


Je connais en effet ce sens du mot christ en Italie. Même s'il n'est jamais utilisé ainsi en français. Et selon toi, ce n'était pas cela…


Exactement. Il s'agit bien du personnage dont l'histoire légendaire est racontée dans ce texte connu sous le nom de nouveau testament – nouveau car il y en avait déjà un qui du coup, fut baptisé ancienMais, laissons de côté pour l'instant la véracité de ce récit ou d'autres qui en reprennent la trame. J'en reviens à la chanson qui de fait, se réfère au départ à l'usage diversifié qu'on peut faire et qu'on fait de ce nom ; elle analyse les sens qui sont donnés à ce « Pauvre Christ »… qu'on pourrait traduire aussi par « pauvre mec », « pauvre type », « pauvre homme ». Puis, d'un glissement souple, elle se retourne vers le personnage légendaire et à l'usage que certains en font. Car cette légende tombée des cieux sert de fondement à des entités bien terrestres – en clair, la démocratie chrétienne et l'Église catholique, apostolique et romaine, bref, les enfants du pape. Puis, elle interpelle le personnage de légende en lui demandant compte de son inactivité face aux grandes calamités : les guerres et massacres qui se déroulaient ou s'étaient déroulés dans le monde réelBref, elle le confronte à la réalité. Mais vois-tu, Lucien l'âne mon ami, tout tient encore une fois à une certaine dose d'ironie, à un double sens, à une démarche en crabe et repose sur l'interpellation du personnage légendaire lui-même… qui est mis en confrontation avec ce que ses fans ont réellement bâti autour de sa légende : parti, église, banque, inquisition…


On pourrait y ajouter les croisades ou les guerres dites de religion , dit Lucien l'âne. Par exemple, le sac de Jérusalem, la Saint-Barthélémy, la Guerre de Trente Ans et la Guerre de Quatre-Vingts ans… sans compter toutes les autres et tous les massacres perpétrés au fil du temps.


Bien évidemment ! Cependant, je voudrais te soumettre une idée… Il me paraît que cette chanson opère une inversion du sens de la réflexion. En fait, on s'aperçoit que ce personnage légendaire n'a pas besoin d'avoir réellement existé puisque son rôle, son aura et lui-même sont des pures projections, des constructions a posteriori. Dans un sens, il semble même que ce soit bien le cas ; le personnage en question étant décidément théorique.


En somme, dit Lucien l'âne, si je synthétise ton propos, ce n'est pas ce Povero Cristo qui a édifié sa légende et l'église et la banque, et le parti, et la religion… mais bien à l'inverse, la religion, le parti, la banque et l'église qui ont inventé et créé de toute pièce cette figure, cette icône de légende qui les sert si bien. Ce n'est pas Dieu qui a créé l'homme, mais l'homme qui a inventé Dieu et ce Christ n'est finalement qu'un succédané, une sorte de réplique à usage des foules crédules. On pourrait se référer en la matière au bon curé Meslier qui a traité cette question en profondeur. J'ajouterais un bout de testament à tous ces testaments : « Frères humains, encore un effort pour devenir athées ! » Cela dit, finissons-en, écoutons la chanson et reprenons notre tâche qui consiste à tisser le linceul de ce vieux monde endurci dans ses crédulités, fanatique, dément et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

AncrePauvre Christ dit-on de quelqu'un qui n'y arrivera pas
Pauvre Christ dit-on de quelqu'un qui ne percera pas
Pauvre Christ dit-on de quelqu'un qui ne nous la fait pas

Non, tu n'es pas arrivé
À changer l'humanité.

Pauvre Christ, pauvre Jésus
Tu n'avais pourtant pas dit
Fondez-moi un parti
Qui vend la peur
Qui exploite les vieilles
Qui invente la censure.
AncreAncreAncreAncreAncreAncreAncreAncreAncreAncreAncreAncreAncreAncreAncreAncreAncre
Pauvre Christ, pauvre Jésus
Tu n'avais pourtant pas dit
Écoute, tu es Pierre
Et en tant que disciple
Tu fonderas la Banque
Catholique de la Vénétie.
AncreAncreAncreAncreAncreAncreAncreAncreAncreAncreAncreAncreAncreAncreAncreAncreAncre
Pauvre Christ, pauvre Jésus
Pourquoi n'es-tu pas revenu
Au Biafra ou au Vietnam
Ou bien encore avant
Sous l'Inquisition,
Ou chez Hitler ou à Hiroshima.
AncreAncreAncreAncreAncreAncreAncreAncreAncreAncreAncreAncreAncreAncreAncreAncreAncre
Pauvre Christ dit-on de quelqu'un qui ne nous la fait pas
Pauvre Christ dit-on de quelqu'un qui n'y arrivera pas
Pauvre Christ dit-on de quelqu'un qui naît dans un endroit
Sans chauffage perdu dans le froid.